lundi 18 avril 2016

Textes du bac

LA n° – Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours

Au bout d'un moment, La gamine sort de dessous la table, s'approche de la
fenêtre, l'entrouvre, fait entrer Zucco.

LA GAMINE. — Enlève tes chaussures. Comment t'appelle-tu ?
ZUCCO. — Appelle-moi comme tu veux. Et toi?
LA GAMINE. — Moi, je n'ai plus de nom. On m'appelle tout le temps de noms de petites bêtes, poussin, pinson, moineau, alouette, étourneau, colombe, rossignol. Je préférerais que l'on m'appelle rat, serpent à sonnette ou porcelet. Qu'est-ce que tu fais, dans la vie ?
ZUCCO. — Dans la vie ?
LA GAMINE. — Oui, dans la vie : ton métier, ton occupation, comment tu gagnes de l'argent, et toutes ces choses que tout le monde fait ?
ZUCCO. — Je ne fais pas ce que fait tout le monde.
LA GAMINE. —Alors justement, dis-moi ce que tu fais.
ZUCCO. — Je suis agent secret. Tu sais ce que c'est, un agent secret ?
LA GAMINE. — Je sais ce que c'est qu'un secret.
ZUCCO. — Un agent, en plus d'être secret, il voyage, il parcourt le monde, il a des armes.
LA GAMINE.— Tu as une arme ?
ZUCCO. — Bien sûr que oui.
LA GAMINE. — Montre-moi.
ZUCCO. — Non.
LA GAMINE. — Alors, tu n'as pas d'arme.
ZUCCO. — Regarde.
Il sort un poignard.
LA GAMINE. — Ce n'est pas une arme, ça.
ZUCCO. — Avec ça, tu peux tuer aussi bien qu'avec n'importe quelle autre arme.
LA GAMINE. — En dehors de tuer, qu'est-ce qu'il fait d'autre, un agent secret ?
ZUCCO. — II voyage, il va en Afrique. Tu connais l'Afrique ?
LA GAMINE. — Très bien.
ZUCCO. — Je connais des coins, en Afrique, des montagnes tellement hautes qu'il y neige tout le temps. Personne ne sait qu'il neige en Afrique. Moi,c'est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacsgelés.
LA GAMINE. — Je voudrais aller voir la neige en Afrique. Je voudrais faire du patin à glace sur les lacs gelés.
ZUCCO. — II y a aussi des rhinocéros blancs qui traversent le lac, sous la neige.
LA GAMINE. — Comment tu t'appelles ? Dis-moi ton nom.
ZUCCO. — Jamais je ne dirai mon nom.
LA GAMINE. — Pourquoi ? Je veux savoir ton nom.
ZUCCO. — C'est un secret.
LA GAMINE. — Je sais garder les secrets. Dis-moi ton nom.
ZUCCO. —Je l'ai oublié.
LA GAMINE. —Menteur.
ZUCCO. — Andréas.
LA GAMINE. — Non.
ZUCCO. — Angelo.
LA GAMINE. — Ne te moque pas de moi ou je crie. Ce n'est aucun de ces-là.
ZUCCO. — Et comment le sais-tu, puisque tu ne le sais pas ?
LA GAMINE. — Impossible. Je le reconnaîtrai tout de suite.
ZUCCO. — Je ne peux pas le dire.
LA GAMINE. —Même si tu ne peux pas le dire, dis-le moi quand même.
ZUCCO. — Impossible. Il pourrait m'arriver un malheur.
LA GAMINE. — Cela ne fait rien. Dis-le moi quand même.
ZUCCO. — Si je te le disais, je mourrais.
LA GAMINE. —Même si tu dois mourir, dis-le moi quand même.


Roberto Zucco, scène III, Koltès

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